Le château moderne de Brindas

par Paul Pelcé, Master 1 et 2 Histoire et Archéologie médiévales

L’époque moderne pour les historiens débute en 1492 et se termine en 1789 ; on appelle aussi le début de cette période la Renaissance.
Nous avons expliqué dans l’article sur le château médiéval que le seigneur de Brindas était un ecclésiastique, chanoine comte de Lyon, qui vivait dans son hôtel particulier du quartier canonial à Lyon et qu’il ne venait que rarement visiter ses seigneuries. Quand on observe le château en 2022, on voit un grand et beau bâtiment avec le même blason à plusieurs endroits. Ce château était donc celui d’un noble, riche seigneur, mais qui est le personnage qui l’a fait construire et pourquoi, si le seigneur ecclésiastique résidait à Lyon ?
Nous n’avons pas trouvé de documents nous informant de la construction ou de la réparation du château moderne, mais seulement des informations indirectes.
Parmi celles-ci :

Un ouvrage [1] donne la liste des chanoines comtes de Lyon avec les dessins de leurs armes et blasons ; ce document nous a permis de découvrir que le blason présent sur le château, parti d’or et d’azur au bâton de gueule brochant sur le tout, est celui des Talaru, et que deux seuls Talaru ont pu faire construire le château moderne. Hugues, qui devient grand obéancier de Brindas le 4/9/1496 décédé en 1517, et Jean reçu chanoine en 1509 et obéancier [2] de Brindas sans doute à partir de 1517.

Deux manuscrits [3] nous apprennent que Jean de Talaru achète à titre privé des terrains contre l’enceinte médiévale, en 1532 et en 1547. Nous savons ainsi que Jean de Talaru était encore en vie en 1547, mais pourquoi achète-t-il des terrains ?

Blason des Talaru présent sur le château de Brindas

Un autre texte indique que les chanoines comtes de Lyon avaient fait du château de Brindas un lieu de résidence pour les infirmes, et que la confrérie du rosaire en avait la charge en 1658. On en conclut que la destination du château pour les infirmes est antérieure à 1658.
Peut-on en déduire que le château de Brindas avant 1658 était en partie inoccupé car trop grand ?
Le cadastre napoléonien de 1824 ci-dessous montre trois disparitions : une mare (19), un grand bâtiment (75), et un grand jardin (8).

Le cadastre napoléonien de 1824

Le château moderne en 2022

Le Château de Brindas en 2022

La partie la plus importante du château est sa façade est, visible depuis la Placette des Ormeaux.
La tour ronde médiévale présente deux baies superposées à piédroits et linteaux en pierre jaune, sur lequel est sculpté le blason des Talaru.

Le bâtiment à sa gauche, vestige du château médiéval, a été percé de nombreuses ouvertures. En partie basse, on observe une petite et deux grandes baies à encadrement granite, protégées par des grilles métalliques solidement ancrées. À la base des piédroits [4] des deux grandes, on peut voir une partie sculptée dont le décor est moderne. La petite baie pourrait être médiévale (…) Celles du 1er étage sont de fausses baies à meneaux, mais il y a tout lieu de penser qu’elles ont existé. La porte en bas à droite est récente. (…)

À la base du bâtiment suivant, une porte a été percée dans l’enceinte médiévale de 1,40 m. Elle donne accès à un couloir de 3,20 m de haut, au fond duquel on voit les vestiges de l’escalier à vis, un pilier dont il subsiste des décors, ainsi qu’une porte vers la cave, toutes à encadrement en pierre jaune. Au 1er comme au 2ème étage, on observe des portes à encadrement en pierre jaune et une en granite.
Sur la tour ronde existe au nord une petite baie en granite dont le linteau porte un arc en accolade qui indique qu’elle est médiévale.

L’intérieur de l’ancienne salle dite de justice, se trouvent trois portes dont deux en granite et une autre en pierre jaune. Celles en granite sont sans doute médiévales.
L’utilisation de la pierre jaune a été généralisée au début de l’époque moderne, dans la région lyonnaise, comme la construction de l’escalier à vis. On peut donc conclure que toutes les ouvertures en pierre jaune sont celle du château moderne, et celles en granite sont des vestiges du château médiéval, exceptées les deux ouvertures en partie basse de la façade est.
Dans la salle d’apparat au 1er étage comme dans l’ancienne salle de justice, le plafond est dit à la française. La mare présente sur le cadastre napoléonien de 1824 comme dans l’estimation des biens nationaux de 1790, appelée alors boutasse, a-t-elle été réalisé lors de la construction du château moderne ? C’est notre hypothèse, car elle offrait deux services : d’une part une défense côté sud du château, et d’autre part le réceptacle des eaux usées en provenance du château, en particulier des écuries situées au sud.
Le couloir d’entrée (5) accessible par un cavalier à cheval débouchait sur la cour du château (7) en passant par une porte d’honneur (5 bis) ; une porte (11) très haute, sans doute pour permettre au cavalier à cheval de passer, permettait l’accès à la cour agricole (8) puis au bâtiment agricole (6) ; il y avait nécessairement un mur séparant la cour agricole du cimetière (10) ; ce dernier était accessible par une porte sous l’arc boutant (13) soutenant le chœur de l’église (9).
La cour du château (7) était séparée de la place publique par un mur ; nous proposons de le situer avec sa porte en (12).
Si les bâtiments (1) et (2) sont modernes, nous ne savons pas de quand datent les bâtiments (3) et (4) ; une porte à encadrement granite dont la clef de l’arc porte un blason nu (14) était l’entrée du bâtiment (4) ; ce dernier était-il celui du capitaine châtelain ?
Découvertes inattendues lors des fouilles réalisées en 2016, au pied de l’enceinte et de la tour ronde à l’est.
La plus étonnante est la présence d’un remblai réalisé autour de 1800, sur une hauteur de 1,50 m proche de la porte d’entrée et de 2,40 m au pied de la tour ronde ; le muret toujours présent devant les maisons est le vestige du mur qui a permis de réaliser un fossé devant le château. L’absence de mortier indique que le fossé n’était pas en eau. Et enfin, des travaux placette des Ormeaux ont montré du mobilier (1) qui a été daté de la fin du XVe – début XVIe siècle.

Conclusion

Le château moderne a été construit par Hugues ou Jean de Talaru, au tout début du XVIe siècle.
En même temps que l’on agrandit le château au goût de la renaissance, on crée un espace devant le château en protégeant celui-ci d’un fossé. Les deux ouvertures avec des barreaux solidement ancrés laissent penser que la construction se fait à une époque charnière entre médiéval et moderne. Les autres châteaux du début XVIe siècle comme le château de Montplaisir à Brindas de 1526 est dénué de toute défense.
Dès le milieu du XVe siècle, le royaume de France se couvre de châteaux qui ne présentent plus d’éléments défensifs efficaces.
Certains châteaux comme le château de Langeais (Indre et Loir) bâti à partir de 1465 présente une façade médiévale bien fortifiée et une cour sans aucune défense ; celui du Plessis Bourré (Maine et Loir) construit entre 1468 et 1473 possède de solides tours aux angles entourées de douves, mais il est indéfendable.
Mais alors pourquoi le seigneur ecclésiastique Talaru réalise-t-il un grand château, avec de nombreuses pièces, terrasse, fossé et grand jardin, alors qu’il loge dans une riche demeure à Lyon ?

Notre hypothèse

Le seigneur, Claude ou Jean de Talaru agrandit le château médiéval pour faire un grand château moderne avec terrasse et jardin pour son plaisir, ‘’une résidence secondaire’’ à quelque 14 km de la cité épiscopale de Lyon.
Il veut une entrée directe dans son château et pour cela, il réalise un remblai à l’est et créé en même temps un fossé qui montre un besoin de défense et/ou une volonté de marquer une distance avec la population.

(1) Mobilier : Le mobilier correspond aux objets découverts en fouille archéologique.

Annexe : sources

[1] Noms, surnoms, qualités, dignités, armes et blasons de MM. Des chanoines comtes de Lyon, depuis l’an 1019 jusqu’en 1759, Editeur S.l.u.d., Bibliothèque Part-Dieu

[2] L’obéance est un ensemble de biens et de droits comme la justice géré par un chanoine appelé obéancier

[3] ADR 10 G 2073-2076

[4] Montants verticaux d’une ouverture

Cet article a été publié en deux parties dans l’Essentiel de Brindas N°89 de mars 2022. et dans l’Essentiel de Brindas N°90 de juin 2022.

Ce 5ème article fait suite à celui sur le château médiéval de Brindas, paru dans Brindas News n° 83.