Antagonismes de clocher

par Gaston Bensan [1984]

Cette rubrique est une retranscription de l’ouvrage « Chronique Brindasienne », édité en 1984 par l’association du Vieux Brindas.

Les expéditions de jeunes autour de Brindas

Les villages avaient coutume de se battre sans en avoir les raisons.

Michelet

Les batailles entre jeunes, reflet des rivalités entre villages voisins ont laissé bien des souvenirs dans nos campagnes. Bien souvent l’origine des conflits entre paroisses est déformée, estompée, voire totalement oubliée.

Ce qui reste dans les mémoires ce sont les méfaits de bandes organisées lors des foires, des fêtes baladoires et plus récemment des bals du samedi soir. La plus ancienne indication qui s’y rapporte est datée du 27 juin 1526 (1).

« Une information faite par M. le Chatelain de Brindas et Messimieu contre Jean dit Langres, un nommé Lordière et un nommé Jean A’tcord et plusieurs autres leurs complices qui étaient venus (2) au Plaigny de la Fromelière (3) où on dansait, y avaient de guet à pend donné un coup d’arbuse à la tête de Thomas Alhoni qui était mort et frappé et battu plusieurs autres personnes. »

(1) ADR 10 G. IS.
(2) Le texte ne dit pas de quel village.
(3) Plaigny, peut-être l’esplanade du château, la Fromellière, actuellement la Fournelière.

Ce texte, s’il ne permet pas d’attribuer cet épisode tragique, ou à la rivalité entre paroisses ou à celle de bandes rivales d’un même lieu, est un témoignage de la violence que l’on rencontrait dans le monde rural. Entre Brindas et Messimy l’inimitié était bien sensible. Il est probable que ses origines remontaient à la nuit des temps.

Mais que l’animosité ait trouvé des motifs de renaître à différentes périodes, plusieurs conflits d’intérêts en seraient le ferment.

Jusqu’à la Révolution (et il en sera ainsi bien après)* la population de Messimy était plus importante que celle de Brindas, mais l’église de Messimy n’a toujours eu qu’un vicaire et restait annexe de Brindas qui avait un prêtre curé à sa tête. Le Seigneur était d’abord Seigneur de Brindas et le Capitaine Chatelain de Brindas et Messimy résidait au château de Brindas siège de la juridiction locale.

* En I831, Brindas comptait 9OO habitants, Messimy 1.112 habitants et Grézieu 1.640 habitants (Craponne compris)

Dans un document de 1788, relatif à l’estimation de la valeur des terres,
la Municipalité de Brindas déclare :

« II est de sa connaissance qu’aucune des paroisses voisines, n’est à beaucoup près et en proportion aussi chargé, qu’ils ont été dans le cas de faire souvent des cottes des possessions de plusieurs particuliers de leur voisinage. »

Document de 1788

Et ajoute cette fois, d’une façon plus précise à propos de la dîme :

« La dîme est ecclésiastique, elle se perçoit sur le vin, sur le froment et seigle. Elle est affermée avec Messimy à 5.040 F. Sur quoi il faut observer que la paroisse de Messimy étant plus considérable que celle de Brindas si la ferme était séparée celle de Brindas ne serait par là qu’à 2.000 F. »

Document de 1788

Dans les paroisses rurales, l’habitant était soupçonneux à l’égard de tout « étranger » même de la paroisse la plus proche et sujet de dénigrement ou de malice. Les fêtes et les foires de Brindas, Messimy et Grézieu étaient l’occasion d’expéditions de jeunes se terminant par des batailles rangées, voire des rixes sanglantes. Le premier témoignage parmi ceux que nous avons recueillis et dont nous pouvons faire état est de 1801.

Aujourd’hui 18 Fructidor An IX (5 septembre 1801) de la République Française, nous maire et adjoint de la commune de Brindas sur les remontrances que nous ont fait plusieurs chefs de famille de notre commune, des abus qui se commettent dans les fêtes baladoires et instruits par nous-même et par l’expérience de ce qui est arrivé dans la fête baladoire qui a eu lieu dans cette commune le 12 Pluviose (le, février) dernier qui sont une occasion d’assemblées de jeunes de différentes communes et que bien souvent il s’élève des rixes, des choques, des tumultes et des batures entre les jeunes des différentes communes, dont les fêtes baladoires appelées vogue en fournisse les occasions. Considérant que pour mettre un frain et empêcher et pour maintenir la paix et la tranquilité dans notre commune il est de. toute nécessité de prendre un arrêté et de délibérer en vertu du Décret du Décembre 1789, article 30 concernant la police, la loi du 27 Germinal An VIII et l’instruction du Ministre de l’Intérieur qui charge les adjoints des Maires dans leur commune de la police et du maintien de l’ordre et de l’exercice du Ministère public près les Tribunaux de Police. C’est pourquoi et en vertu des dites lois, nous avons délibéré et arrêté conformément au Règlement de police :

Art. 1 :

Défenses sont faites à toute personne de faire aucune assemblées ou fêtes baladoire (appelées vulgairement vogues) soit dans les places publiques, maisons particulières ni dans les cabarets; et à tous joueurs d’instrument d’y jouer, à peine d’être les uns et les autres mis en état d’arrestation et punis suivant la rigueur des lois.

Art. 2 :

Défenses sont faites à tous cabaretiers, aubergistes, de donner à boire après 9 heures du soir, les dits cabaretiers qui seront pris en contravention au présent article seront condamnés à une amende de 1O livres, valeur fixe, et punis suivant la rigueur des lois, au cas qu’ils soient l’auteur de quelque trouble ou tumulte dans la commune pour avoir retiré du monde après les heures défendues.

En 1825, à la fête des filles de Grézieux il y eut une lutte entre les jeunes gens de Brindas et ceux de Grézieux (Craponne étant alors un hameau de Grézieux). Les jeunes gens de Brindas qui étaient en grande partie à vendanger quittaient leurs travaux pour aller à cette fête pour exécuter le projet qu’ils avaient fait d’aller battre les jeunes gens de Grézieux.

Il y allèrent habillés comme un jour de travail, en mauvais pantalon de toile et plusieurs avec des mauvais chapeaux de paille. Ils arrivèrent au Bourg de Grézieux armés de bâtons entrant chez Phélix Julien cabaretier, y prirent chacun une bouteille de vin et allèrent sur la place, et faisant un grand rond tout prêt de ceux qui dansaient et commencèrent à les pousser et bientôt il y eut une lutte engagée; ils se servirent de leurs bouteilles et de tout ce qui se trouvait sous leurs mains, ont massacré tous ceux qui se trouvaient sur ta place. On a remarqué que plusieurs frères Gay avaient commencé l’attaque. Les jeunes de Brindas, voyant que les gens de Grézieux arrivaient au secours de leurs camarades, prirent la fuite en toute hâte pour se retirer en ayant accompli leur dessein.

C’est en 1835 qu’eurent lieu les événements les plus graves, à l’occasion de la Saint Blaise, fête patronale de Brindas. Le Maire de Brindas en avait rédigé le rapport suivant:

« Aujourd’hui premier février 1835 à sept heures du soir,

Nous Maire de la commune de Brindas,

Etant informé qu’il y avait du désordre sur la place publique de la commune de Brindas causé par les jeunes gens de la commune de Messimy avec ceux de Brindas.

Nous nous y sommes rendus revêtu de notre écharpe afin de faire cesser ces désordres. Arrivé sur la place publique nous avons reconnu l’existance de ces désordres.

Environ cinquante jeunes de la commune de Messimy et environ vingt individus de Brindas se livraient à des rixes et voies de fait les uns envers les autres.

Dans le but de faire cesser ces rixes et désordres qui ont duré au moins deux heures nous avons continuellement imposé notre autorité et sommé les personnes qui s’y livraient de se retirer, mais tous nos efforts ont été vains, notre autorité a été méconnue. Les jeunes de la commune de Messimy au nombre desquels ont été remarqués les sieurs Antoine Goutenoire, Dominique Depassio, Antoine Ressière, Etienne Renard, Guillaume Chatard, René Roussel, Christophe Ginevière, Morellon, fils de Jacques, les deux frères Gubian dit Gerbolet, Claude Clairon, Jean-Marie Rivoire, Georges Gustin provoquaient sans cesse les jeunes de Brindas et se moquaient de nous en chantant des couplets tendant à nous tourner en ridicule et ont éteint la lumière que nous tenions à la main.

Cependant nous avons eu la satisfaction de voir les jeunes gens de Brindas obéir à nos ordres en se retirant et laissant les jeunes gens de Messimy se promener sur la place en chantant, criant : Vive Messimy, à bas Brindas !

De tels faits sont trop graves pour rester impunis et sont contraires à nos règlements et ordonnances de Police. Nous les portons à la connaissance de Monsieur le Procureur du Roi qui fera les démarches nécessaires pour demander la punition des individus qui s’en sont rendus coupables. »

Rapport du Maire de Brindas, 1835

Cette relation était-elle partiale ? Le Maire de Messimy a donné de cet événement une autre version, en adressant, à son tour une plainte au Procureur du Roi.

« J’ai l’honneur de vous adresser une plainte des jeunes gens de Messimy contre les jeunes gens de la commune de Brindas, relative à une lutte qui eut lieu le Dimanche 1er de ce mois, jour de la fête patronale de cette commune et d’un rapport de Médecin constatant la blessure au nommé Antoine Gouttenoire, ouvrier de la soie de notre commune et d’un procès verbal de reconnaissance de la blessure de Gouttenoire, causée par coup de couteau. »

Plainte du Maire de Messimy au Procureur du Roi, 1835

Le Maire de Messimy relate alors la rencontre avec le Maire de Brindas et signale que malgré leur accord « pour prendre des arrangements » une plainte du sieur Julien dit Trassa contre Gouttenoire avait été maintenue.

« Je n’ai pas été surpris du manque de parole de la part de M. le Maire de Brindas car d’après les renseignements que j’ai recueillis ensuite, j’ai su que son fils Jacques (Chalamel) a été un des premiers moteurs de la lutte ».

Et dans cette même lettre, le Maire de Messimy nous apprend que quelques années auparavant il avait répondu à l’invitation du Maire de Brindas :

« de me rendre à Brindas le jour de la fête pour l’aider à empêcher les jeunes de Messimy et de Brindas de se battre d’après les connaissances d’un projet » .

Sur cette affaire du 1er Février 1835 nous possédons un autre témoignage, celui de Jean-Marie Blanc, d’Yzeron qui était garçon servant dans le cabaret Farges à Brindas (cabaret occupant le rez-de-chaussée et le premier étage de la mairie actuelle [1984]).

Témoin oculaire « de l’attaque que firent les jeunes gens de Brindas à ceux de Messimy dont les suites ont été fâcheuses », il dépose que :

« Aussitôt que les trois jeunes gens de Messimy descendirent l’escalier qui communique de la chambre du premier étage au rez-de-chaussée, il y avait dans cette dernière pièce un grand nombre de jeunes gens de Brindas qui se mirent à crier : Vive Brindas! À bas Messimy!

Pierre et Louis Gay de Brindas et Jacques Chalamel, fils du Maire de cette commune frappèrent les premiers, ceux de Messimy crièrent au secours qu’on les assassinait.
Un jeune homme de Messimy parvint à s’échapper pour aller chercher du secours. »

Témoignage, celui de Jean-Marie Blanc, 1835

Note : Nous n’avons pas dans l’étal actuel de nos recherches d’autres renseignements sur la suite donnée aux plaintes émanant des deux villages.

Cette même année, 1835 et tout juste un mois après les événements ci-dessus, le dimanche gras, les jeunes gens de Brindas se rendirent à Grézieu. Ils jouaient au billard chez Joannin, cabaretier lorsqu’il est arrivé un groupe de jeunes de Grézieu qui étaient en « mascarade ». Il y eut une bataille entre les jeunes masqués et tenant cannes et moulinets parmi lesquels un nommé Fahy et les porteurs des queues de billard où se distinguait une fois de plus Jacques Chalame.

Le 5 octobre 1841, c’est à Vaugneray cette fois, chez Besson, aubergiste, que les jeunes gens de Messimy sont accusés d’avoir voulu chasser de la foire ceux de Brindas. Il y aurait eu une véritable bataille. La rumeur publique, selon le rapport, laisse entendre qu’il y avait un guet-apens. Ceux de Messimy et ceux de Thurins s’étaient entendus et concertés pour troubler la fête de Vaugneray.

Le procès verbal complète :

« On a été jusqu’à supposer que les jeunes gens de Messimy avaient pourchassé ceux de Brindas jusqu’à Maison Blanche. Supposition calomnieuse car les jeunes de Messimy ont été obligés de s’en aller par la Maison Blanche, les eaux débordées ne leur permettant pas de passer par la voie ordinaire

Les jeunes gens de Messimy ont été provoqué par ceux de Brindas qui ont querelle avec tous leurs voisins et qui ne pouvant lutter avec aucun à raison du petit nombre employent quand ils ont succombé dans les luttes tous les moyens pour flétrir, calomnier leurs adversaires qu’ils ne peuvent battre. »

Procès verbal, 5 octobre 1841

On peut mesurer la vive animosité qui existait entre les antagonistes. L’époque n’était pas au tendre! Nous n’avons que des renseignements fragmentaires sur cette rixe qui fut violente et nous serons reconnaissants aux familles qui possèderaient de vieux papiers sur cette affaire de bien vouloir nous en faire part. Nous savons que les jeunes de Brindas étaient au nombre de 40, à l’esprit belliqueux puisqu’un témoin a déclaré avoir entendu un de Brindas armé d’un couteau dire :

« Si j’en trouve un de Messimy, je ferai de la viande ».

Ceux de Messimy ont probablement accueilli les intrus sans aucune retenue et la lutte furieuse a eu des conséquences fâcheuses.

Une lettre du Maire de Messimy au Procureur de la République nous apprend que : À la suite de cette journée désastreuse de 1841, plusieurs jeunes de Messimy furent inculpés, jugés et condamnés. Le 18 mars 1842, Jean-Claude Fontrobert, ouvrier en soie, âgé de 24 ans décédait à Messimy. Le rapport médical attestait :

« la cause de cette mort est un ou plusieurs coups de bouteille qu’il a reçu à la tête ».

Et le Maire de Messimy ajoute :

« Les suites ont été bien plus funestes aux garçons de ma commune et, cependant pour tout dédomagement nous avions demandé que votre indulgence à diminuer si non à exempter de la peine prononcée contre nos jeunes gens et nous sommes tous persuadés que nous respections humblement la chose jugée ».

Le temps de l’animosité, de l’hostilité et de l’agressivité entre nos villages est heureusement du domaine du passé. Entre Brindas et Messimy, les relations de bon voisinage sont solidement et durablement établies.